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Le chant du Sureau noir

Par Jean-Patrice Matysiak




« Le matin fleurissait comme un sureau » 
Jean GIONNO, le chant du monde
Pour nombre d’entre nous, le Sureau noir est une vieille connaissance, tant cet arbuste est attaché à l’homme et à ses œuvres. Il colonise promptement les friches, s’immisce dans les haies sans y être planté, s’invite dans les parcs urbains en se laissant docilement tailler. Oui, vraiment, il est attachant !

Mais cette apparente banalité cache une créature bien loin d’être anodine. Deux de ses facettes seront abordées ici : l’aspect mystique et le côté naturaliste.

L'aura magique du Sureau noir

La mystique du Sureau noir est très riche. Elle s’est forgée à partir d’une panoplie de croyances et de légendes élaborées au fil des siècles à travers l’Europe. On lui donne souvent comme point de départ la religion celtique. On sait bien peu de choses sur les Celtes car ils privilégiaient la tradition orale par rapport à l’écrit et on a donc procédé par déductions ou supputations à partir de croyances et pratiques diverses, essentiellement scandinaves, irlandaises, etc. A ceci se sont ajoutées des croyances du Moyen-Age, des coutumes locales et pratiques superstitieuses d’origines diverses, tout un bric-à-brac qui a fini par donner un tout assez bariolé. Mais ce n’est pas grave : l’être humain est habile à assembler des éléments disparates pour en faire des touts cohérents.

 

De nombreux livres ou sites internet traitent de cette mystique ; l’ouvrage de Bernard BERTRAND, « Sous la Protection du Sureau » (ed. Terran, 2017), en donne une synthèse. Comme l’indique le titre de ce livre, le Sureau est réputé protecteur, notamment dans les régions du nord et de l’est de l’Europe et on le trouvera souvent aux abords des habitations ou des dépendances, en milieu rural notamment : il monte la garde, préservant des influences maléfiques, des sortilèges, éloignant la foudre. Il veille sur nous (cf. le superbe texte de Pierre MICHON au début de la « Vie d’Antoine Peluchet » dans les « Vies minuscules », Gallimard, 1984).
Un vieux Sureau garde l’entrée d’un jardin (nord de la France). En vieillissant, à partir de 20-30 ans, le Sureau devient un petit arbre : il n’a plus qu’un seul tronc et perd son aspect buissonnant. Il peut vivre une centaine d’années.
Un Sureau à l’entrée d’un souterrain ; on se prend à imaginer le Lapin Blanc et Alice s’y engouffrer.
Le passage d’un monde vers un autre.
Il nous protège mais doit en retour être respecté, et même vénéré. Car un esprit l’habite : au Danemark, on l’appelle la « Dame du Sureau » ou la « Fée du Sureau » pour reprendre le titre du conte de Hans Christian ANDERSEN. C’est une vieille dame à la robe verte ornée de fleurs blanches. Sur l’île de Man, ce sont des elfes qui s’y abritent. En Louisiane et aux Antilles, on parle de la « Dame Sambuc ».

 

D’une façon générale, le Sureau noir est la marque du passage, de la transition, et il se rapproche en ce sens de l’Hermès grec. Il est le seuil, entre le le monde extérieur et l’intérieur d’une maison par exemple, mais bien plus encore : le seuil entre la vie et la mort, ou l’inverse. Il montre la voie, nous accompagne pour aller vers l’une ou l’autre car le Sureau est associé à la fois à la mort et à la renaissance. C’est à ce titre qu’il symbolise le 13 e et dernier mois celte, période appelée la « Samhain » et qui correspond à l’actuelle fête des morts, la Toussaint.
Quelques cartes du tarot divinatoire représentant le Sureau (Elder en anglais, Ruis en celte). Elles symbolisent la transformation, la mort et la régénération, l’inévitable.
Mais les choses ont mal tourné à partir du Moyen-Age ; le Sureau a été diabolisé. Alors, on l’a associé à des horreurs : n’a t-on pas dit que la croix du Christ était en bois de sureau ? Et que c’est à partir de ce moment-là que ses fruits sont devenus sûrs, immangeables à l’état cru ? Et que Judas s’est pendu à une de ses branches ? Et que désormais, il ne sert plus qu’à fabriquer des balais de sorcières, et des baguettes magiques bourrées de sortilèges ? Et il y a même ce champignon gluant qui lui pousse sur les branches et qu’on appelle « l’Oreille de Judas », « the Jew’s ear ».

 

Deux exemples de comptines populaires illustrent ce revirement :
Une comptine écossaise :
Bour-tree, bour-tree, crookit rung,

Never straight and never strong,

Eer bush, and never tree,

Since our Lord was nailed t’ye.


(Sureau, toujours courbé et jamais fort, toujours buisson et jamais arbre, depuis qu’on a cloué notre Seigneur sur toi.)
Et une autre du nord de la France (Dictionnaire du patois de la Flandre française ou wallonne, Louis VERMESSE, 1867) :

Eh ! Corbeau !

Wette in haut !

Te verras tin père pindu,

A eun’ branque de sahu,

Couac ! Couac !




(Eh ! Corbeau ! Regarde en haut ! Tu verras ton père pendu, à une branche de Sureau, Couac ! Couac !)
Un autre exemple : la représentation de Judas Iscariote pendu à un Sureau, à l’entrée de la cathédrale de Strasbourg (ci-dessous). Un bouc -le diable ?- se dresse sur lui, nous renvoyant à un manuscrit du nord de la France rédigé vraisemblablement au début du XVe siècle par Eustache MARCADE :
« Adonc [Judas] monte sur ung sehut et se pent et les diables lui effondrent sa pance. »
(Le terme « séhut », en référence au goût sûr des fruits, est un des noms désignant le Sureau essentiellement utilisé dans la moitié nord de la France, « sambuc », du latin sambucus, lui même tiré du grec sambuke, flûte, est plutôt utilisé dans le sud et le sud-ouest. La très longue liste des noms vernaculaires du Sureau figure dans la « Flore Populaire » d’Eugène ROLLAND consultable sur le site « plantnet-project »).
Judas pendu au Sureau. Cathédrale de Strasbourg (tympan du portail central). 13esiècle.
Les choses se sont un peu calmées de nos jours, et on peut désormais s’approcher d’un sureau sans craindre de malédiction ou s’endormir sous son ombrage sans tomber malade, ou mourir ou faire des rêves érotiques ! Et on n’a plus peur, en entendant un sifflet de Sureau, de voir apparaître les esprits des morts, comme au temps des druides. Quoique…

Après le surnaturel, passons au naturel qui peut, lui aussi, réserver des surprises.

Le Sureau noir au naturel

Mark D. ATKINSON et Elaine ATKINSON ont traité en détail du Sureau noir dans un article paru en 2002 dans le Journal of Ecology 90, « Sambucus nigra ». On y trouve de nombreuses données dont quelques-unes seront reprises ici. Pour les relations plantes-arthropodes, on peut consulter par exemple les ouvrages de Vincent ALBOUY, tels que « Plantes et insectes : des relations durables » (Glénat, 2014).

 

« Le prince des décombres, le suzerain des ruines », tels sont les surnoms donnés par Pierre LIEUTAGHI au Sureau noir dans « La Plante compagne ». Car le Sureau affectionne les sites perturbés riches en éléments nutritifs, soit naturellement comme les terrasses alluviales ou les lisières forestières, soit artificiellement comme les haies, les terrains vagues, les friches urbaines, les ruines – il participe activement à « la poétique des ruines » ! On a donc l’image d’un pionnier qui prospère dans des milieux ouverts ou régulièrement remaniés, voire bouleversés comme les champs de bataille. Par contre, dans les vieilles dunes fixées, il apparaît comme la marque de la maturité, de la stabilité, de l’équilibre. En effet, Guy LAMOTTE présente, dans son « Guide de la Mer du Nord » ( Bernard GILSON ed., 2006), une autre facette du Sureau noir : « l’argousier, le sureau et le troène caractérisent les vieilles dunes parvenues à leur stade final d’évolution. Le sureau est le témoin fidèle des broussailles dunaires arrivées à maturité. C’est le dernier arbuste à apparaître et, une fois installé, il résiste très bien à un fort ensablement ». Ainsi, selon les cas, il est le premier ou le dernier, le commencement ou l’aboutissement.

 

Le Sureau ne vit pas seul. Il participe à différentes « sociétés de plantes » et a prêté son nom à divers taxons phytosociologiques comme le « Crataego laevigatae-Sambucetalia nigrae » de Foucault & Julve 2001, ordre regroupant les fourrés arbustifs septentrionaux planitaires à montagnards, mésotrophiles à eutrophiles.
Sureau et Aubépine poussent souvent ensemble, étroitement entrelacés, mélangeant leurs parfums et partageant leurs pollinisateurs
On le rencontrera donc en compagnie du Frêne et de l’Aulne au bord des rivières, du Prunellier et de l’Aubépine en lisière forestière, du Saule Marsault et du Sorbier dans les clairières. En situation eutrophe, en bord de chemin par exemple, le Sureau « partage le gâteau », les nitrates en l’occurrence, bien souvent avec le Gaillet et l’Ortie, chacun se servant dans une strate du sol : le Sureau fouille en profondeur, l’Ortie propage ses rhizomes dans les premiers décimètres et le Gaillet germe chaque année en superficie, dans la litière.

Mais il est aussi l’initiateur de tout un monde. Il est habité.

Au premier abord, il est peu engageant du fait de l’odeur désagréable de ses feuilles. Ce n’est pas pour rien si, en Picardie, déposer un « mai » de Sureau devant la porte d’une fille à marier signifie tu pues » ! Cette odeur est une sorte d’avertissement de danger : le Sureau produit de la sambunigrine au niveau des feuilles, de l’écorce et des fruits. Il s’agit de composés cyanogènes qui peuvent, après absorption, libérer, par un processus enzymatique, de l’acide cyanhydrique toxique. Ceci lui est bien utile : n’ont été recensées qu’une vingtaine d’espèces d’insectes phytophages susceptibles de s’attaquer à lui. Le Sureau est donc peu fréquenté, et seulement par un petit cercle d’initiés capables d’ingérer son cyanure impunément. Une « élite surélienne » triée sur le volet dont fait partie le Puceron du Sureau, Aphis sambuci. Celui-ci devient à son tour toxique, et ne peut être consommé sans conséquence que par quelques arthropodes, comme les larves de l’Epistrophe elegans (Syrphe) ou, chez les Coccinelles, la Coccinelle à deux points, Adalia bipunctata. Malheur à la Coccinelle à sept points, Coccinella septempunctata, si elle s’égare à goûter du Puceron du Sureau : à l’état de larve, elle dépérira ou se métamorphosera en une adulte minuscule, et à l’état adulte, l’ovaire ne parviendra pas à maturité et elle sera sans descendance !

Mais plus étonnant encore : une étude comparative portant sur les différentes espèces d’arbustes composant des haies et lisières a permis de mettre en évidence quelques espèces d’Araignées particulièrement attirées par le Sureau, au printemps, et notamment les Araignées-concombres (Araniella sp.). Cette étude a été publiée dans le bulletin de 2017 de la Soc. Linnéenne Nord-Picardie sous le titre « Les Araignées du Sureau noir ». On sait, depuis quelques dizaines d’années, que nombre d’Araignées apprécient les végétaux pour leur apport nutritif complémentaire, notamment le nectar, le pollen, l’exsudat des stigmates, le miellat. Un article de Martin NYFFELER, Eric OLSON et William SYMONDSON intitulé « Plant eating by Spiders » et publié dans le Journal of Arachnology 44 (1) de 2016 recense les nombreux cas observés. On y apprend notamment que les Araignées ne sont pas insensibles au parfum des fleurs ! La photo ci-dessous montre une Araignée-concombre en train de brouter » des fleurs de Sureau. Elle se couvre au passage de pollen qu’elle dissémine ; on peut donc la classer parmi les pollinisateurs du Sureau !
Les troupeaux de Pucerons ont leurs bergers : des Fourmis friandes de miellat. Un recensement a été effectué avec l’aide d’un myrmécologue, Alexandre MARCY. Deux espèces essentiellement semblent supporter ce miellat riche en cyanure : Lasius niger et Lasius emarginatus (photo ci-dessous).
Troupeau d’Aphis sambuci sous la bonne garde de Lasius emarginatus.
Araniella sp. (« Araignée-concombre ») se délectant de pollen de Sureau (le pollen ne contient pas de sambunigrine).
Ces quelques éléments donnent une idée de toute la vie qui parcourt le Sureau, de toutes ces vies qui y trouvent, sous une forme ou une autre, leur bonheur. Chaque espèce a son monde propre qu’elle construit autour du Sureau, à partir du Sureau ; à sa façon, chaque espèce donne un sens au Sureau. Chaque espèce a sa mélodie et c’est le Sureau qui donne le « la ». Point et contrepoint. Nous retrouvons ici l’image développée par Jakob VON UEXKÜLL dans son « Mondes animaux et monde humain-Théorie de la signification » ( Ed. Gonthier, 1965 ; édition d’origine 1934) : « Dans la composition musicale d’un duo, les deux voies, qui doivent être en harmonie, doivent être composées de façon à se correspondre note pour note, point pour point. De même, dans tous les exemples tirés de la nature nous devons chercher deux facteurs qui, ensemble, forment une unité. Nous devons donc toujours partir d’un sujet pris dans son « Umwelt » [ce terme renvoie à la notion d’un environnement sensoriel propre à l’espèce et peut être traduit par « monde propre »] et étudier ses relations harmoniques avec les objets particuliers qui se présentent à lui comme porteurs de signification ». La nature apparaît comme une symphonie dont il faut déchiffrer la partition et le contrepoint est un concept clé pour comprendre les relations qui s’instaurent au sein du vivant, animal et végétal.

N’ont été présentées ici que quelques relations visibles pour nous, mais il ne faut pas oublier bien sûr le monde microscopique, que ce soit les communautés microbiennes au niveau racinaire (cf. l’ouvrage de Marc-André SELOSSE au titre éloquent : « Jamais seul », Actes Sud, 2017) ou les microbiotes qui se développent sur les feuilles ou les fleurs : 2/3 des terpènes participant au parfum des fleurs du Sureau ont pour origine des bactéries et des champignons microscopiques bien précis (cf. l’article de Josep PENUELAS et al., « Removal of floral microbiota reduces floral terpene emissions », Scientific Reports 4, 2014).

Le monde « surélien » a ses fluctuations saisonnières. Au printemps, 24 composés chimiques volatiles ont été répertoriés au niveau des feuilles, et seulement 11 en été et, de fait, il se vide alors d’une partie de ses occupants. Les Pucerons migrent vers des plantes herbacées, notamment des Rumex, et les Araignées-concombres se disséminent pour la reproduction, vers des Chênes en particulier. Mais tout ce beau monde revient en automne : les Aphis sous la forme d’adultes ailés prêts à se reproduire et pondre au pied de l’arbre et les Araniella sous la forme de juvéniles fraîchement sortis du cocon et qui passeront l’hiver dans les profondes craquelures du tronc. Mais l’automne se caractérise aussi par l’arrivée de la gent ailée, les fruits bleu-noir faisant la joie d’une soixantaine d’espèces d’oiseaux (ceux-ci sont insensibles aux toxines).

Le Sureau est le cœur de tout un réseau de vies qui lui font écho.

Mais comme le fait remarquer Jakob VON UEXKÜLL à la fin de son livre, notre perception est limitée : « Tentons, pour finir, de regarder de l’extérieur notre propre demeure corporelle et le jardin qui s’y rattache. Nous savons maintenant que le soleil qui luit dans notre ciel, notre jardin rempli de plantes, d’animaux et d’hommes ne sont que les symboles d’une composition naturelle qui englobe tout et ordonne toute chose selon son rang et sa signification.
Une telle vue nous fait connaître également les limites de notre monde. Certes, nous pouvons à l’aide d’instruments toujours plus précis aller au cœur des choses, mais nous n’y gagnerons aucun organe sensoriel supplémentaire. Tous les caractères des objets, même si nous les décomposons dans leurs éléments ultimes -en atomes et en électrons-, resteront toujours des caractères perceptifs de nos sens et des représentations ». En l’occurrence, nous n’avons qu’une très mince idée du réseau de senteurs, d’effluves, d’arômes, de parfums qui s’élabore autour du Sureau, parfums de plantes, parfums d’Arthropodes, composés organiques volatiles, phéromones, ectomones. Nos chimiorécepteurs sont limités et certaines notes de la partition nous échappent ! C’est qu’elle n’a pas été écrite spécialement pour nous, nous sommes simplement « une touche dans le clavier prodigieux sur lequel glisse en se jouant une main invisible ».
Crédit photos : Jean-Patrice Matysiak
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