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Dessine moi un Pissenlit !

Par Jean-Patrice Matysiak

La période de confinement que nous vivons actuellement correspond précisément à la phase de floraison des Pissenlits, Taraxacum de leur nom savant. Voilà l’occasion de découvrir un peuple souvent négligé, y compris des professionnels du végétal.
Au Moyen-Age, le statut du Pissenlit était ambigu : la couleur jaune de ses fleurons était perçue négativement car assimilée au mensonge, à la maladie, à la traîtrise ; c’était la couleur des hérétiques, des juifs, la couleur de Judas. Par contre, ses feuilles en « dents-de-lion » l’associait au Christ ressuscité. Dans la peinture, on le retrouve souvent en situation de « piétiné », comme ici sous les pieds des élus de Dieu ( Dirk Bouts, L’Ascension des élus, vers 1470. Palais des Beaux-Arts de Lille) :
En ces temps-là, « tout est emblème, allégorie, symbole » (cf. les ouvrages de Michel Pastoureau sur la symbolique des couleurs, l’héraldique, etc.). La Grande Touffe d’herbe peinte par Dürer en 1503 fait figure d’exception : un Pissenlit s’y dresse impunément ! A l’époque, les peintres utilisent habituellement en atelier des images toutes prêtes réunies dans des « livres de modèles », sortes d’encyclopédies de têtes, mains, animaux, plantes, etc. Exceptionnels sont ceux qui, comme Dürer, dessinent sur le vif. On peut également citer Léonard de Vinci en Italie, Pieter Bruegel l’Ancien aux Pays-Bas.
« Car en vérité, l’Art est dans la Nature et celui qui d’un trait peut l’en faire sortir, il le tient ».
Albrecht Dürer

De nos jours, le Pissenlit n’a toujours pas gagné ses lettres de noblesse, peut-être à cause de son nom vernaculaire, ou peut-être parce qu’on le croise à tous les coins de rue. Il est « vulgaire » à plus d’un titre. Dans les sondages sur les fleurs, il obtient en général la dernière place, et les Orchidées la première. Opposition qui a été utilisée et développée dans un livre (« Orchidee oder Löwenzahn de Thomas Boyce, 2019), classant les enfants en deux catégories : les « enfants pissenlits » sont résistants, peu atteints par les événements extérieurs, et les « enfants orchidées » sont hypersensibles, délicats, et ont besoin de beaucoup d’attention. Le clou est enfoncé. Ceci relève bien sûr de l’image d’Epinal. En fait, certains Taraxacum sont rares et ne se rencontrent qu’en compagnie d’Orchidées elles-mêmes rares, et d’autres sont adaptés aux situations plus rudérales, tout comme certaines Orchidées.
Le Pissenlit était sans doute mieux considéré en milieu rural, comme le montrent les nombreux noms qu’on lui a donnés. Il s’agissait souvent de termes dérivés de « pissenlit », comme « pichoulit »,
« pissolit », mais aussi des noms régionaux plus spécifiques : par exemple, le « lanchron » en Picardie, le « létison » qui désignait « le pissenlit blanchi dans les taupinières et qu’on mangeait en carême à l’étuvée ou en salade » dans la région de Valenciennes (dictionnaire de rouchi-français d’Hécart, 1834). Autre exemple, la grande diversité des dénominations locales dans les Alpes, les noms les plus fréquents étant « dé de lion» ou « din de lion ». Localement, on parlait de la « dé d’shin » à Grésy sur Isère, de la « Coutta queniet » au Biot, de la « Coutta conier » à Essert-Romand, de la « Chicoré » à St-Alban d’Hurtières, du « greniè » en Chautagne, de « lo grapouin » à Aussois et Bramans, de « lo mambrese » à Bessans (Almanach du vieux savoyard, 1991). En pays liégeois, on distingue le capitule, le « florion d’or » (le florin d’or) de la rosette de feuilles, la chicorée. Quel luxe de « petits noms » !
Ces termes qui étaient encore utilisés au début du XXe siècle sont pour la plupart oubliés de nos jours, perdus. Ils sont devenus inutiles, les enfants ne parcourent plus, canif en main, les pâtures et les Pissenlits se vendent désormais sur les marchés. De nombreuses personnes pensent sans doute que ces Pissenlits commercialisés sous l’appellation « variété améliorée » sont de meilleure qualité. C’est faux bien sûr : comment pourrait-on améliorer ce qui est déjà parfait !?

De la peinture, du vent et des limaces

J’ai découvert par hasard le catalogue de l’exposition sur Wols qui devait se tenir au Centre Pompidou du 4 mars au 18 mai, exposition intitulée « Histoires Naturelles ». Normalement, il ne faut pas parler du hasard dans un exposé un tant soit peu scientifique, car ça ne fait pas sérieux ; c’est comme parler de ses goûts personnels. Mais si on enlève le hasard et les préférences, que reste-t-il ? Wols a peint une plante assez extraordinaire, une plante souffreteuse, décharnée, à un point tel qu’elle en est inidentifiable. Mais elle a une présence éclatante : c’est une vraie plante qui est là couchée sur la feuille, une plante qui, au-delà de l’image, et avant l’image, a vraiment existé et dont le peintre a suspendu le déclin, à jamais. Je rapprocherai Wols d’Alberto Giacometti dans leur quête de l’épaisseur des choses, de toutes les choses. Pour Wols, il s’agit de « savoir voir » (Les Aphorismes) et chez Giacometti, « d’essayer de savoir ce qu’on voit ». Des naturalistes, somme toute.
Wols aimait bien les Pissenlits, je crois. On en trouve quelques-uns dans le catalogue (téléchargeable) de l’Hôtel des ventes Drouot-Richelieu édité à l’occasion de la vente du 15 juin 2011. Le résultat est inattendu, surprenant, fort. 
En voici un aperçu sous forme de notes personnelles :
« Les Graines volantes », des akènes de Pissenlit, sont parcourues de flux d’air matérialisés par des points, des traits, des pointillés. Les graines sont animées, et leur envol est rendu visible. Leur aigrette, loin de n’être qu’un simple parachute, les emporte, les transporte. Et ceci nous conduit vers un article de Cummins et al. paru en 2018 dans le n° 562 de Nature, pages 414 à 418 : «A separated vortex ring underlies the flight of the dandelion ». C’est un joli titre. On y apprend que l’aigrette (le pappus) n’est pas qu’un parachute passif, mais aussi une structure produisant au-dessus d’elle un vortex, une sorte de dépression, qui provoque un appel d’air et entraîne le fruit vers le haut. Wols aurait sans doute aimé en discuter avec un botaniste.
Le vortex a été matérialisé par de la fumée envoyée dans une soufflerie. Cette découverte, que l’on doit à Cathal Cummins, Naomi Nakayama, Ignazio Maria Viola et leurs collègues de l’Université d’Édimbourg aura sans doute des applications, des « drones-pissenlits » par exemple.
L’œuvre intitulée « Le Pissenlit » nous donne la vision de Wols de la chose. J’ai dessiné ici un capitule situé vers le centre du dessin. Il est animé d’un mouvement tournoyant dirigé vers le haut. Au sommet, au-delà des bractées intérieures de l’involucre et des ligules, un envol de stigmates échevelés. A sa base, s’enroulent les bractées extérieures, fortement recourbées, puis la hampe. On passe ensuite à un autre capitule, fermé celui-là, et l’ensemble est encadré de deux grands akènes. Voilà donc le Pissenlit selon Wols. C’est une représentation composite, où le capitule est dessiné vu de dessous par ses bractées et de dessus par ses stigmates, le tout pris dans une vrille ascendante. C’est l’œuvre d’un naturaliste qui travaille selon une « nouvelle objectivité issue de l’imaginaire » (Edward Rathke).

L’approche de l’artiste est intéressante car elle est minutieuse, maniaque aurait dit Giacometti. C’est à la fois une perception globale du sujet d’étude et une recherche tatillonne du détail, aussi insignifiant puisse-t-il paraître. C’est la poursuite d’une ressemblance qui n’est pas photographique.
Que l’on considère la disposition des bractées extérieures de l’involucre du Pissenlit de Wols : « c’est peut-être un détail pour vous, mais pour moi, ça veut dire beaucoup » ! En effet, elles sont fortement recourbées, ce qui indique que ce Pissenlit appartient à la section Taraxacum (ex- section Vulgaria, ex-section Ruderalia). Et pour le Pissenlit lui-même, ça veut dire beaucoup aussi car c’est peut-être ce qui va lui sauver la mise. C’est que ces bractées fonctionnent comme une barrière contre les limaces. C’est ce qu’ont montré Fu-Yu Wu et Tetsukazu Yahara dans leur étude parue en 2017 dans les pages 313 à 329 du numéro 32 d’Ecological Research sous le titre éloquent de « Recurved Taraxacum phyllaries function as a floral defense : experimental evidence and its implication for Taraxacum evolutionary history ». Ils ont exposé à l’attaque des limaces des capitules de Taraxacum japonais aux bractées extérieures redressées et de Taraxacum européens aux bractées recourbées : pour ces derniers, les limaces font demi-tour ou mettent deux fois plus de temps pour parvenir au capitule. De plus, les bractées intérieures de l’involucre sont relativement longues, ce qui assure une protection nocturne quand le capitule se referme. Ils en concluent que les Taraxacum européens ont évolué vers des formes à bractées recourbées en réaction à l’attaque de limaces florivores, évolution qui ne s’est que rarement manifestée en Orient.
Cette photographie est extraite d’un article d’Alois Honek consacré aux dégâts causés par une limace invasive, Arion lusitanicus, sur les Taraxacum tchèques (parue en 2014 dans Plant Protection Science 50(3) : 151-156 sous le titre de « Floral herbivory of an invasive slug on a native weed »). 
Ces limaces représentent une cause de mortalité importante pour les pissenlits (de l’ordre de 30 % dans la pâture étudiée).

Un univers caché

Muni de mon laisser-passer pour faire ma promenade journalière et hygiénique d’une heure, je me suis arrêté un 125e de seconde devant cette pelouse urbaine située au cœur du Bassin minier, dans le Pas-de-Calais. Cet endroit avait été remanié l’an dernier ce qui a conduit à l’apparition de rudérales opportunistes comme et au développement rapide et précoce d’une dizaine de Taraxacum aux bractées extérieures recourbées (section Taraxacum ex section Ruderalia). 
Des Pissenlits dans la pelouse, banal ?
Un capitule par Pissenlit a été prélevé et deux ou trois stigmates de chaque capitule ont été examinés au microscope (x100-éclairage latéral). Résultat : cinq Pissenlits produisent des grains de pollen réguliers, quatre des grains irréguliers et un pas de pollen du tout. Nous pénétrons dans l’univers rudéralien, complexe et fascinant. Les Taraxacum de cette section se présentent sous deux formes : certains, du sud de l’Europe essentiellement, se reproduisent sexuellement et d’autres, plus nordiques, asexuellement (l’ovaire donne directement un fruit sans que l’intervention de l’élément mâle, le pollen, soit nécessaire). 
Les deux ensembles se recoupent au niveau d’une zone allant de la région parisienne au sud des Pays-Bas. Notre pelouse est donc située au cœur de l’intersection. Et il s’y passe des choses ! Le pollen viable des agamospermes (les asexués) peut féconder les sexués, donnant éventuellement de nouveaux clones qui seront bien sûr soumis à la dure loi de la sélection naturelle. Quant aux sexués, ils sont normalement allogames (autofécondation impossible), mais la présence de pollen d’agamosperme sur les stigmates peut lever cette barrière. Il y a donc une formidable dynamique au sein de cette pelouse apparemment banale ! 
Et il y a aussi cet individu sans pollen. Certains asexués n’en produisent plus, mais ce n’est pas la règle : les Taraxacum présentent des gènes de restauration de la fertilité dominants et limitant donc l’androstérilité (absence de pollen). A tout ceci, il faut ajouter que les asexués présentent des traces d’une sexualité discrète, une « subsexualité », y compris dans des régions très éloignées du domaine des sexués comme la Scandinavie (j’ai tenté de faire une présentation de la génétique des Taraxacum dans le bulletin 23, année 2005, de la Société Linéenne Nord-Picardie ; mais cette étude date un peu, et on peut de nos jours suivre les recherches de deux éminents passionnés, Jan KIRSCHNER et Jan STEPANEK).
En résumé, il y a chez les Pissenlits de cette section une superbe machinerie prête à répondre à tous les cas de figures ! Que l’on considère la très rapide raréfaction actuelle des Insectes. Une conséquence en est le déclin des végétaux dépendants des Insectes pollinisateurs ; ceci a pu être constaté en Grande-Bretagne et aux Pays-Bas (sur ce sujet, visiter par exemple le site de Koos BIESMEIJER, www.naturalis.nl). On voit que les Pissenlits ont une réponse toute prête avec leurs légions d’asexués : pas besoin d’Insectes !
Cet article s’est proposé de faire une petite introduction au monde extraordinaire des Pissenlits. Alors, on regardera peut-être avec un regard neuf le moindre Pissenlit d’une pelouse et ou d’un trottoir. Et on aura peut-être envie d’en faire le portrait !

Écoutons Claude NURIDSANY et Marie PERENNOU dans leur « Métamorphose des Fleurs » :
« A celui qui est persuadé qu’une plante banale ne saurait l’étonner, je conseillerais la fréquentation du pissenlit. Non pas un coup d’œil en passant mais des visites assidues auprès du même pied, plusieurs fois par jour, et surtout le matin, pendant deux semaines. Voici une posologie précise et efficace contre l’ennui ».

 

Et pourquoi pas le dessiner ?!
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